benoit_charpentier_edito_photo_yannick_mittelette.png

ÉDITO - Journalisme, conformisme…

Inlassablement, l’image du journaliste s’effrite, sa cote de confiance plonge, son statut chevaleresque s’étiole. Chaque année, les sondages le pilonnent un peu plus aux yeux de l’opinion publique. Vendu ! Aux ordres ! Pleutre ! Fonctionnarisé ! Conformiste ! Vilipendé de partout, et pour cause…

Les vieux "sachems" de la corporation notent tous une franche réorientation (dégradation ?) de la pratique du métier. Naguère, on se colletait avec le fait brut, l’info originelle ; les réseaux sociaux n’existaient pas, non plus les medias d’info-continue contraints de rentabiliser chaque équipe et camion-émetteur envoyés sur le terrain en balançant du direct, même sur du très peu, voire du rien du tout. 

Insensiblement, la pratique journalistique a glissé de la culture du scoop, de l’inédit, du vierge, de la parole extirpée, confessée, vers la reprise vertueuse et polissée d’une information calibrée, pré-écrite. Le savoir faire en duplication l’emporte sur la ferveur de la singularité. Un communiqué gouvernemental prend des allures de vérités. Des journalistes en plateau s’indignent des dégradations que subissent les symboles les plus grossiers de la coercition institutionnelle. Le populaire est taxé de populisme. Les forces de l’ordre deviennent victimes. Le journalisme la joue « Morale ». Dit le Bien et le Mal. Ce n’est pas son job. 

La lucidité et la distance, l’alpha et l’omega de notre corporation, semblent réduites aujourd’hui à une épitaphe.  

Tout a été dit, écrit, compilé sous forme de dossiers spéciaux et de baromètre de La Croix, sur la désaffection du public à l’égard de ses médias. Inutile d’en rajouter. Juste préciser que « Les médias » ne signifient rien. Peu de chose en commun entre un confrère d’Astrapi et un éditorialiste de Rivarol ; entre un commentateur électrique de duels sportifs et un dodu rédacteur en chef d’un canard people. Etc. Sans compter l’éditorial remplacé par du « diplômé commercial », les grands groupes pour lesquels la presse n’est que de l’économie, voire de la ressource en comm, au sein d’un conglomérat… 

Et si la ligne de fracture interne à notre corporation et le discrédit consécutif ressemblaient une singulière lutte des classes ? 

Le journalisme ne nourrit guère son homme ? Excepté dans les medias audiovisuels où des salaires atteignent ceux de responsables du MEDEF, où l’enjeu se concentre moins sur la fièvre d’éclairer l’envers du décor que de maintenir la posture financière d’une classe dans laquelle se congratulent les élites les mieux nanties de la Nation, figées dans la posture servile du conformisme. Déplaire c’est chuter de son rang !

Conformisme à tous les étages. Le journalisme est un sport de combat. Le journaliste est un franc tireur. Il doit, en tous cas, le redevenir. Le lecteur a changé et ce qu'il lit, écoute et regarde a changé aussi.

Benoît Charpentier
Directeur Général ESJ Paris
Photo Yannick Mittelette

Pin It

Dernières vidéos