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Élisabeth Roudinesco: décryptage de l'antisémitisme
Dénoncer et analyser l'antisémitisme. Élisabeth Roudinesco consacre son dernier ouvrage, Retour sur la question juive, à ce problème ancestral. Elle a expliqué la genèse de cette haine des juifs lors d'une conférence à l'École Supérieure de Journalisme.
«Lorsque j'étais professeur en Algérie. Pendant la guerre des Six Jours, mes étudiants avaient mis des croix gammées, sans en connaître la signification. Pour eux, elles voulaient dire qu'ils étaient contre la Palestine.» Elisabeth Roudinesco a débuté la conférence avec cette anecdote et y reviendra plusieurs fois. Mais, «après leur avoir fait un cours sur la Deuxième guerre mondiale, ils les ont effacées.» Cet enfant de déportés juifs revient sur les raisons de cet antisémitisme ancestral dans son dernier ouvrage, Retour sur la question juive. L'historienne estime qu'avec un peu de pédagogie, on peut parfois lutter contre l'antisémitisme basé sur «un aspect délirant.» Les juifs sont perçus comme « des infiltrés», des personnes voulant «détruire la société» et qui «font des complots».
Élisabeth Roudinesco a distingué deux sortes d'antisémitisme, «l'inconscient» et le conscient. Il peut même «surgir dans des textes littéraires». D'ailleurs, l'ouvrage d'Adolf Hitler, Mein Kampf «est un best-seller dans le monde, et surtout au Japon alors qu'il n'y a pas de juifs là-bas. Il faut se demander pourquoi il a autant de succès.» L'écrivain n'a pas semblé être contre la lecture de ce livre à l'école mais seulement s'il est étudié «avec un regard critique». Elle a souligné le fait que «qu'une personne qui nie l'existence des chambres à gaz ne peut pas enseigner.» Ses propos sans détour ont marqué un certain dégoût à l'égard de l'antisémite. «Son discours est stupide, il raisonne sans comprendre.» une nation sans terre
Les juifs forment une nation malgré que «ce soit un peuple sans terre. On reste juif même si on n'est plus juif. C'est une vraie identité.» La création d'Israël sonne pour eux comme «une revanche». Pour la première fois, ils possèdent leur propre territoire. Mais le conflit avec les Palestiniens ravive «cette haine du juif.» Alors qu'en 1930, Freud s'était montré hostile à la création d'Israël. «Il craignait une lutte entre religions» à l'échelle mondiale. Elisabeth Roudinesco espère juste «que cela se résolve, et qu'un Etat Palestinien sera réel.» La fin de ce conflit marquera un pas vers la fin de l'antisémitisme.
Florence Mallégol ESJ 2 Historienne, docteur d'état ès lettres et sciences humaines, Elisabeth Roudinesco est historienne et psychanalyste :elle a été membre de l'Ecole freudienne de Paris de 1969 à 1981, et du comité de rédaction de la revue Action Poétique. Elle participe en outre à la rédaction de plusieurs journaux dont 'Libération' de 1986 à 1996, puis au 'Monde' depuis son départ du journal de Serge July. Elle a écrit surtout sur la psychanalyse, notamment sur les théories freudiennes et lacaniennes.
Auteur : Elisabeth Roudinesco Que signifie être juif et qu’est-ce qu’un antisémite ? Pourquoi faut-il que, périodiquement, l’énigme attachée à l’identité des fondateurs du premier monothéisme soit l’objet de telles passions ?
Entretien avec Elisabeth Roudinesco, à propos de Retour sur la question juive, Albin Michel, octobre 2009.
On confond aujourd'hui, sous une même dénomination, des réalités différentes. Le mot antijudaïsme désigne, au Moyen-Age, une hostilité envers la religion juive. Il est persécuteur et vise à bannir les Juifs ou à les convertir afin d'assurer la domination du christianisme. Comment la création de l'Etat d'Israël en 1948 a-t-elle pesé sur la façon dont les Juifs de la diaspora vivent leur condition ? Le sionisme est né de l'antisémitisme au moment de l'Affaire Dreyfus. Il mobilise la haine anti-juive pour la retourner en son contraire, en une fierté d'être juif, avec un projet de retour en terre promise. Mais de nombreux Juifs de la diaspora sont hostiles à cette utopie et se définissent comme antisionistes : c'est la cas de Freud qui tout en étant solidaire des réalisations sionistes en Palestine n'est pas favorable à la création d'un Etat pour les Juifs. Dans le monde arabe, le geste de 1948 est vécu comme une expropriation dénuée de légitimité. Et du coup, entre Juifs d'Israël et Juifs de la diaspora, de nouveaux liens se tissent, selon que les uns et les autres prennent parti pour ou contre ce nouvel Etat, ou pour ou contre sa politique envers les Arabes, oscillant entre apologie et anathème. A mesure que la guerre se perpétue, l'islamisme, à travers une autre forme d'antisionisme, devient le vecteur de l'antisémitisme né en Europe mais banni des démocraties occidentales par des lois, après 1945. Le risque est donc grand que s'affrontent, un peu partout, des Juifs orthodoxes et racistes et des Arabes islamisés et antisémites. Ces deux attitudes extrêmes rendent impossible toute tentative de paix fondée sur la raison et la négociation. Comment expliquez-vous la multiplication des procès en antisémitisme depuis 20 ans ? Elle est consécutive à ce manichéisme. Plus personne ne sait de quoi il parle et chacun traite son adversaire de nazi, croyant déceler l'antisémitisme là où il n'est pas pour mieux l'ignorer là où il est. En conséquence, la passion se déploie, hors de toute rationalité, notamment sur internet.
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